« Les Gardiens des théorèmes » : Tiffanie Carlier réconcilie les mathématiques et la pop culture

« Les Gardiens des théorèmes » : Tiffanie Carlier réconcilie les mathématiques et la pop culture

Les Gardiens des theoremes Tiffanie Carlier reconcilie les mathematiques et la pop culture

Pythagore en chef de secte, Descartes en potentiel espion, Alan Turing rejeté par le pays qu’il avait contribué à sauver… Derrière les théorèmes se cachent des destins humains souvent méconnus.

Docteure en mathématiques appliquées et ingénieure R&D, Tiffanie Carlier publie son premier ouvrage, Les Gardiens des théorèmes, aux éditions ADVIXO. De Pythagore à Claude Shannon, en passant par Aryabhata, Ada Lovelace et Alan Turing, elle retrace la vie de vingt-deux mathématiciennes et mathématiciens et montre comment leurs découvertes continuent de façonner notre quotidien.

Pour Okay Doc, elle revient sur la naissance de ce projet, son goût pour la vulgarisation scientifique et son ambition : faire aimer les mathématiques, y compris à celles et ceux qui pensent les détester.

Comment est née l’idée d’écrire Les Gardiens des théorèmes ?

Tiffanie Carlier : L’envie d’écrire a toujours été présente, mais je n’avais que rarement eu le temps de m’y consacrer. Après ma thèse, dont la rédaction avait été particulièrement exigeante, j’ai pris un peu de distance avec la recherche académique pour rejoindre le monde de l’ingénierie R&D. Ce poste me laissait davantage de temps, sans renoncer à ce qui reste essentiel à mes yeux : contribuer au développement de la science.

Je parlais souvent de mon envie d’écrire un livre, sans jamais vraiment franchir le pas. En 2025, alors que je parcourais LinkedIn dans le cadre d’une recherche d’emploi, je suis tombée sur l’annonce d’une toute jeune maison d’édition. Elle cherchait une autrice ou un auteur pour inaugurer une collection consacrée à l’histoire des sciences, avec une approche centrée sur les femmes et les hommes qui les ont construites plutôt que sur les seules notions scientifiques. Le premier ouvrage devait porter sur les mathématiques.

J’ai pris deux semaines pour rédiger un premier chapitre, en travaillant le soir et le week-end. Mon idée était de présenter un scientifique, puis de montrer comment ses travaux trouvent encore des applications concrètes dans notre quotidien, en faisant notamment appel à des références issues de la pop culture.

J’ai envoyé ce chapitre à l’éditeur, et c’est ainsi que l’aventure a commencé.

Pourquoi avoir choisi le titre Les Gardiens des théorèmes ?

Tiffanie Carlier : Le titre renvoie à l’idée centrale du livre : déconstruire la vision austère que beaucoup de personnes conservent des mathématiques.

Le mot « théorème » peut impressionner, notamment en raison des souvenirs qu’il évoque depuis le collège ou le lycée. En l’associant au titre d’un film Marvel bien connu, nous sommes arrivés à Les Gardiens des théorèmes, un clin d’œil assumé aux Gardiens de la Galaxie.

Ces « gardiens » sont les scientifiques qui, génération après génération, se sont appuyés sur les connaissances de leurs prédécesseurs pour faire progresser la science. Ils ont préservé les savoirs déjà acquis tout en y apportant leurs propres idées, leurs efforts et leurs découvertes, construisant ainsi un héritage toujours plus riche pour les générations suivantes.

Comment avez-vous sélectionné les vingt-deux scientifiques présentés dans le livre ?

Tiffanie Carlier : Cette sélection a probablement été la partie la plus difficile. Il existe tellement de personnes qui mériteraient d’être mises en avant que certains de mes mathématiciens préférés ne figurent même pas dans le livre !

Je me suis appuyée sur une trame chronologique. Le récit commence dans l’Antiquité avec Pythagore, sans doute le mathématicien le plus connu du grand public, et s’achève à la fin du XXᵉ siècle, marquée par les bouleversements provoqués par l’arrivée de l’informatique dans la recherche scientifique.

J’ai choisi des personnalités représentatives de leur époque, tout en veillant à créer un lien entre chacune d’elles. Je voulais montrer que les mathématiques se construisent progressivement : chaque génération s’appuie sur les découvertes précédentes, comme une toile reliant des domaines qui peuvent pourtant sembler très éloignés, tels que l’algèbre et la géométrie.

Ma première liste comptait une soixantaine de noms. Je l’ai réduite progressivement pour parvenir à une sélection cohérente d’un point de vue historique, mais aussi en matière d’applications.

J’ai notamment privilégié les mathématiques dites « appliquées » et les scientifiques dont les travaux ont eu un impact concret sur notre quotidien. Ce choix explique que certains grands théoriciens ne figurent pas dans l’ouvrage.

Les mathématiques ne sont pas uniquement abstraites. Elles sont à l’origine d’innombrables innovations qui façonnent notre monde.

Comment rendre accessibles des sujets aussi complexes que la théorie des graphes ou la cryptographie ?

Tiffanie Carlier :  Ce sont sans doute les deux chapitres les plus complexes du livre.

La théorie des graphes est probablement la notion la plus abstraite que j’aborde. Pourtant, elle trouve aujourd’hui des applications très concrètes, notamment dans les algorithmes de recommandation utilisés par les plateformes de streaming, les réseaux sociaux ou les sites de commerce en ligne.

La cryptographie se situe, quant à elle, à la frontière entre les mathématiques et l’informatique. Cette double dimension ajoute une difficulté puisqu’il faut introduire des notions propres à ces deux disciplines sans perdre le lecteur.

J’aurais pu aller beaucoup plus loin dans mes explications, mais j’ai volontairement laissé certains aspects de côté pour préserver la fluidité du récit. Mon objectif n’était pas de proposer un enseignement exhaustif, mais d’offrir une première porte d’entrée vers ces grands domaines et de montrer leur importance dans notre quotidien.

J’ai donc privilégié les applications concrètes plutôt que les développements les plus abstraits. Seuls les lecteurs pourront me dire si j’ai réussi à rendre ces chapitres aussi clairs et agréables que je l’espérais !

Quelles anecdotes devraient le plus surprendre les lecteurs ?

Tiffanie Carlier : Chaque mathématicien réserve son lot de surprises : Pythagore en chef de secte, Aryabhata et le mysticisme entourant ses découvertes, Descartes présenté comme un potentiel espion ou encore Alan Turing qui, malgré son travail acharné pour l’Angleterre pendant la Seconde Guerre mondiale, a été rejeté par son propre pays.

On finit par s’attacher à chacun d’eux, mais pour des raisons très différentes.

C’est précisément ce que je souhaitais montrer : derrière les théorèmes et les démonstrations se trouvent avant tout des femmes et des hommes, avec leurs réussites, leurs échecs, leurs convictions et parfois leurs tragédies.

Comprendre leurs parcours permet aussi de porter un regard différent sur les notions mathématiques auxquelles leurs noms restent associés.

Pourquoi est-il important de raconter l’histoire des sciences ?

Tiffanie Carlier :  Nous oublions souvent que l’histoire de notre société est intimement liée à celle des sciences. Cette dimension est assez peu abordée à l’école. Nous nous demandons rarement comment nous en sommes arrivés au monde actuel et quelles découvertes l’ont rendu possible.

Pour moi, le meilleur moyen d’inspirer les jeunes générations est de rappeler que ces scientifiques devenus légendaires étaient avant tout des personnes comme nous. Ils ont été façonnés par leur époque, leurs rencontres, leurs amitiés, leurs voyages ou les difficultés qu’ils ont traversées.

Les grandes avancées scientifiques ne naissent pas uniquement du génie, mais aussi de la curiosité, de la persévérance et des échanges entre les êtres humains.

L’exemple le plus parlant est sans doute celui du divertissement. La télévision, l’ordinateur ou Internet n’auraient pas vu le jour sans les mathématiques. Une grande partie de ce que nous utilisons et apprécions quotidiennement est liée, directement ou indirectement, à des découvertes mathématiques.

Ce que nous apprenons jusqu’au lycée ne constitue finalement que les fondations d’un immense édifice, celui qui permet de concevoir les technologies et les innovations qui rythment aujourd’hui notre vie.

Quelle place les femmes occupent-elles dans cette histoire ?

Tiffanie Carlier : Un seul chapitre est entièrement consacré à une femme, mais plusieurs mathématiciennes apparaissent tout au long du livre. Je souhaitais montrer que les femmes ont toujours contribué au développement des mathématiques, même si elles sont longtemps restées dans l’ombre de leurs homologues masculins — lorsqu’elles n’en ont pas été directement exclues.

L’un des passages qui me tient particulièrement à cœur porte sur l’« effet Matilda ». Ce phénomène désigne la manière dont de nombreuses scientifiques ont été oubliées ou privées de la reconnaissance qu’elles méritaient, malgré leur contribution essentielle à certaines découvertes. Il s’agit d’un phénomène ancien, mais malheureusement toujours actuel.

Plus largement, il était important pour moi de donner une voix à des profils variés. Le livre présente des mathématiciennes et des mathématiciens issus d’époques, de cultures et de milieux très différents. Certains sont nés dans des familles aisées, d’autres dans des conditions très modestes. Certains ont fréquenté les universités les plus prestigieuses, tandis que d’autres ont suivi des parcours atypiques.

Il n’existe pas une seule manière de devenir mathématicien, ni un seul type de mathématicien. J’espère que chaque lecteur pourra trouver dans le livre un parcours auquel s’identifier.

À qui s’adresse finalement ce livre ?

Tiffanie Carlier :  J’aime dire qu’il s’adresse à tout le monde, mais surtout à celles et ceux qui n’aiment pas les mathématiques.

Les personnes qui les apprécient déjà sont généralement sensibilisées au sujet. En écrivant, j’ai donc surtout pensé à un public plus réticent. Mon objectif n’était pas seulement de vulgariser les mathématiques, mais également de montrer leur dimension ludique, surprenante et parfois même amusante.

Je ne prétends pas que les mathématiques soient faciles, ni que chacun doive en faire son métier. En revanche, lorsque l’on comprend à quoi elles servent et l’impact qu’elles ont sur notre quotidien, on les regarde différemment.

Cette question est également importante pour l’enseignement. Les élèves qui réussissent très tôt en mathématiques continueront probablement à en faire, tandis que ceux qui rencontrent des difficultés risquent de s’en détourner rapidement. Pourquoi poursuivre un apprentissage qui paraît difficile lorsque l’on n’en comprend pas l’utilité ?

Il est donc essentiel de redonner du sens. Beaucoup d’élèves pourraient se laisser tenter par cette aventure si on leur montrait davantage ce que les mathématiques permettent de comprendre et les liens qu’elles entretiennent avec le monde qui les entoure.

Quel message aimeriez-vous que les lecteurs retiennent ?

Tiffanie Carlier :  Que les mathématiques sont plurielles. Les pratiquer ou les aimer peut prendre des formes très différentes.

Chaque mathématicienne et chaque mathématicien possède son propre parcours, ses motivations et sa manière d’aborder la discipline. J’espère que les lecteurs comprendront qu’ils peuvent, eux aussi, trouver leur place dans cette aventure s’ils osent s’y intéresser.

Car, sans forcément le savoir, beaucoup de personnes aiment déjà les mathématiques : elles ne les reconnaissent simplement pas toujours lorsqu’elles les rencontrent dans leur quotidien.

Découvrir Les Gardiens des théorèmes

Publié aux éditions ADVIXO, Les Gardiens des théorèmes retrace vingt-deux destins scientifiques et révèle les liens parfois inattendus entre les mathématiques, la pop culture et les objets qui nous entourent.

➡️ Découvrir le livre sur le site des éditions ADVIXO

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