RSE et Joaillerie : Comment l’industrie du luxe assure-t-elle sa traçabilité ?
Vingt ans après la révélation des « diamants de conflit », l’industrie de la joaillerie a troqué l’opacité pour la transparence. Si les idées reçues sur l’extraction minière restent vivaces, la mise en place de normes internationales a profondément assaini le secteur. Pour rassurer un public de plus en plus exigeant, des procédures mondiales et des organismes de contrôle encadrent désormais chaque étape de la chaîne d’approvisionnement. Retour sur deux exemples majeurs qui dictent aujourd’hui les règles du marché : le Kimberley Process et le RJC.
Kimberley Process (KP) : une réponse politique aux diamants de conflit
La plus grande avancée concernant la RSE dans l’industrie du diamant est sans doute le Kimberley Process. Cette initiative naît d’une réunion entre plusieurs États africains extracteurs de diamants, organisée à Kimberley, en Afrique du Sud, en 2000, sous l’égide de l’ONU. Les participants sont conscients des effets délétères des diamants « de conflit » et souhaitent trouver une solution collective. Le Système de Certification du Processus de Kimberley (Kimberley Process Certification Scheme, KPCS) est ratifié en 2002 et mis en place en 2003, afin de certifier la provenance des diamants bruts. Notons que la mesure a été mise en place avant la sortie du film : preuve que le secteur n’a pas attendu qu’Hollywood joue les objecteurs de conscience pour prendre des dispositions.
Un réseau mondial de certification et de garanties
Le Kimberley Process regroupe aujourd’hui 86 pays et couvre la quasi-totalité de la production de diamants bruts. Il compte également plusieurs observateurs, organismes issus de la société civile ou organisations internationales comme le World Diamond Council (WDC). Ce dernier a mis en place un système de garanties (System of Warranties, SoW) : chaque membre de la filière d’approvisionnement du diamant certifie que les gemmes proviennent de sources appliquant le KP et qu’un ensemble de bonnes pratiques (respect des droits de l’Homme, des droits des travailleurs, mesures anti-corruption et anti-blanchiment) sont appliquées.
Le (re)vendeur peut alors apposer la mention suivante (nous traduisons) :
« Les diamants faisant l’objet de la présente facture ont été acquis [ou ‘obtenus’] auprès d’une source légitime qui n’est pas impliquée dans le financement d’un conflit, dans le respect des Résolutions de l’Organisation des Nations Unies et de la législation locale correspondante [où la facture est générée]. Le vendeur garantit par la présente que les présents diamants ne sont pas des diamants de conflit et confirme son adhésion aux directives du WDC pour le SoW. »
Certes, le processus n’est pas parfait : des associations, comme Amnesty Internationale, pointent des manquements. Mais l’organisation du KP est également composée de nombreux groupes de travail chargés d’étudier les différents aspects de l’industrie du diamant, de surveiller son évolution et, le cas échéant, de proposer des pistes d’amélioration.
Responsible Jewellery Council (RJC) : une coalition d’acteurs pour des standards éthiques
Le RJC a été créé en 2005 par un regroupement de compagnies minières (BHP, De Beers, Rio Tinto), de grandes maisons de joaillerie (Cartier, Tiffany & Co.) et d’organisations professionnelles (CIBJO, Jewelers of America, the UK’s National Association of Goldsmiths). Il compte aujourd’hui plus de 2 000 membres, répartis dans 74 pays.
COP et COC : Les piliers de la responsabilité
Le RJC a mis en place des standards concernant la protection des personnes et de la planète. Les deux principaux sont le Code of Practices (COP), mettant en valeur des pratiques éthiques qui favorisent les progrès sociaux, les droits humains et la protection de l’environnement, et la Chain of Custody (COC), qui garantit la traçabilité des métaux précieux. Si le premier concerne tous les acteurs de la chaîne d’approvisionnement du secteur HBJO (Horlogerie, Bijouterie, Joaillerie, Orfèvrerie), le second concerne plus précisément les compagnies minières et les entreprises qui font commerce de l’or, de l’argent et du platine.
La rigueur de l’audit et le devoir de diligence
La certification RJC est obtenue après un audit externe, réalisé par un organisme accrédité. Un examen très poussé qui réclame un véritable engagement de la part des candidats qui doivent, en plus de leurs propres pratiques, répondre des pratiques de leurs fournisseurs et sous-traitants, documents à l’appui. Ils doivent également faire montre d’un véritable devoir de diligence. Le montage du dossier représente donc une charge administrative plus que conséquente et il n’est pas rare que les demandeurs fassent appel à des cabinets de conseils spécialisés pour les aider à préparer cet audit. Celui-ci sera à renouveler régulièrement¸ au plus tard trois ans après l’obtention de la certification.
Un enjeu stratégique de réputation et de confiance
Si la certification RJC n’est en aucun cas une obligation légale, elle est devenue obligatoire pour quiconque souhaite travailler avec les grandes maisons de luxe. Pourtant, il est bien rare qu’une cliente pose des questions concernant l’origine des gemmes ou de l’or et leurs modalités d’extraction. À quoi bon, donc, tous ces efforts si la clientèle se désintéresse du sujet ? Il ne s’agit pas tant de prise de conscience mais de tranquillité d’esprit. La RSE n’est plus une option et la traçabilité est devenu un enjeu majeur du secteur du luxe. En faisant appel à de grandes maisons, les clientes partent du principe qu’elles ont « fait leurs devoirs » en s’assurant du sourcing ainsi que des conditions de production de l’objet qu’elles convoitent. Une sorte de contrat de confiance tacite mais fragile. C’est pourquoi les maisons prennent les devants afin de pouvoir, le cas échéant, ouvrir grand le parapluie et se protéger des éclaboussures d’un éventuel scandale.
Conclusion : Éducation et nouveaux défis du secteur
L’industrie de la joaillerie-horlogerie est peut-être la plus contrôlée au monde mais aussi la plus décriée. Certains brandissent la carte de l’or recyclé ou du diamant de synthèse pour désavouer l’extraction des métaux précieux et des gemmes. C’est nier une réalité beaucoup plus complexe et le secteur ne ménage pas ses efforts pour tenter d’éduquer le public et de prouver sa bonne foi. La fermeture annoncée de la mine de diamants Diavik (Rio Tinto) au Canada, sera, à n’en pas douter, suivie avec le plus grand intérêt.
Par Lauriane Brémond Autrice – Traductrice Gemmologue – Docteure en Études anglophone







