Épidémiologie : « Un docteur a un regard particulier sur les risques liés aux activités de l’entreprise »

Épidémiologie : « Un docteur a un regard particulier sur les risques liés aux activités de l’entreprise »

épidémiologie

Dans cet entretien, Okay Doc donne la parole à Yves Charpak, spécialiste de l’épidémiologie et ancien biostatisticien chercheur en santé publique français. Il est également cofondateur de la « Fondation Charpak, l’esprit des sciences », laquelle vise à poursuivre les engagements de Georges Charpak, prix Nobel de physique en 1992.

Pouvez-vous préciser votre domaine d’activité et vos spécialités ?

Mon domaine d’activité est la santé, résolument, mais au sens de l’OMS : protéger la santé de tout ce qui la met en danger. Un bon système de soin est essentiel mais la bonne santé résulte aussi de modes de vie protecteurs des altérations de la santé (accidents et exposition à des facteurs de risque, qu’ils soient issus de choix volontaires, d’exposition à des environnements dangereux, d’accidents ou de catastrophes diverses…).

Les termes de « préparation » aux dangers pour la santé, de « prévention », sont clefs de cet engagement. Ma carrière a évolué dans ce cadre général, d’abord par une formation à la médecine avec un diplôme de médecin. J’éviterai cependant l’appellation « doctorat » car elle est trompeuse. Il ne s’agit pas d’un doctorat de recherche au sens académique du terme. J’ai pratiqué pendant quelques années comme remplaçant de médecins généralistes et j’ai ensuite obtenu une spécialisation médicale en santé publique.

Mais il me manquait quelque chose dans cet apprentissage de la médecine, qui me semblait très empirique et pouvait paraître parfois contradictoire d’un contexte à l’autre. Pourtant ces situations n’entraînaient pas de questions critiques, qui étaient malvenues même… C’est ce qui m’a conduit à m’inscrire à une formation scientifique, en biostatistiques et épidémiologie, puis à intégrer une unité de recherche de l’INSERM en épidémiologie clinique et biostatistiques.

Mes travaux de recherche portaient sur l’évaluation des technologies de santé (médicaments et outils diagnostiques) et des pratiques professionnelles. Un doctorat en science en a été l’aboutissement, avec le plaisir de contribuer par ces travaux à la décision politique de créer une agence nationale pour l’évaluation médicale. L’ANDEM s’est créée à cette époque, ancêtre de la Haute Autorité de Santé (HAS).

Fort de cette expérience, j’ai souhaité faire une recherche plus proche des décideurs, en mettant en œuvre des évaluations « les plus scientifiques possible » dans une société de conseil privée crée pour l’occasion, EVAL :  l’expertise du « chercheur » au service de questions de décideurs du système de santé au sens large (Ministère de la santé, Assurance maladie, mutuelles, hôpitaux, cliniques, Syndicats et associations diverses de professionnels de santé, associations de patients… et industriels). 

Cette expérience « française » me conduisait souvent à regarder ce que faisaient nos voisins, les autres pays… et l’opportunité s’est présentée, par une sollicitation du nouveau directeur du bureau de l’OMS pour l’Europe à rejoindre son équipe : un Français, Marc Danzon, élu par les 52 pays couverts par ce bureau, de l’Islande à la pointe orientale de la Russie… Sa demande était que je sois un « scientifique intransigeant », lui disant tout ce que je pense, mais en laissant mon « égo »  à la porte : « je veux tout entendre, mais j’en fais ce que je veux et ce qui est utile pour ma décision…et ça ne doit pas être pris comme une remise en cause ». 

Ce « partenariat » a été pour moi l’illustration de ce que l’esprit scientifique, l’esprit des sciences, porté par un « docteur des sciences », peut apporter dans une équipe à un décideur sous réserve d’accepter et de comprendre les codes et les compétences requises pour la décision. Nous avons eu des différends, mais pas de rupture de cette relation. Comme en atteste un livre écrit en commun lorsqu’il a pris sa retraite (Notre santé dans l’arène politique mondiale, Edition Belins, 2016) : cette collaboration de deux visions différentes (et convergentes heureusement assez souvent), écrite sous la forme de lettres échangées sur des sujets de santé divers, illustre la confrontation des deux points de vue.

En 2009, vous avez créé une SAS, Charpak International, quels étaient les objectifs derrière ?

Après l’OMS, j’ai été « cadre dirigeant », avec une forte valeur scientifique, comme directeur des Affaires internationales de l’Institut Pasteur. Ensuite j’ai occupé le poste de directeur des études et de la prospective de l’Etablissement Français du Sang, l’EFS. C’est un établissement industriel public avec le monopole de la production de produits de transfusion sanguine en France.

Après ces expériences et en perspective d’une forme de retraite de l’exercice dans « l’arène » de la santé publique, j’ai souhaité revenir à une pratique plus indépendante de l’Evaluation des politiques de santé. La liberté de pensée hors des contraintes de grosses institutions. Un travail sur contrat et sur des sujets très variés… et choisis. De l’OMS à l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII), en passant par l’Observatoire de la Sécurité Routière et bien d’autres…

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Georges Charpak, Prix Nobel de Physique en 1992

Depuis octobre 2020, vous êtes cofondateur de la « Fondation Charpak, l’esprit des sciences » qui se positionne dans les suites des engagements de votre père, Georges Charpak, prix Nobel de Physique en 1992. Pouvez-vous nous parler de cette fondation ?

L’expérience de mon père est effectivement en toile de fond de la création de cette fondation, portée par 23 fondateurs, familiaux et professionnels désireux d’intégrer mieux la connaissance scientifique dans nos sociétés. Mon père était un infatigable promoteur de l’idée que la science est essentielle à la compréhension de notre monde pour éviter les dérives sociétales dangereuses et maintenir la paix. Il faut dire qu’il avait vécu de près, avant et pendant la deuxième guerre mondiale, les dangers des idéologies porteuses de catastrophes humaines. Il était un physicien 24 heures sur 24 mais aussi inlassable pédagogue de la science.

Après son prix Nobel, il a développé avec des collègues de l’académie des sciences un programme de mallettes pédagogiques à destination des élèves du premier cycle, accompagnées de formation des instituteurs à la mise en œuvre d’expériences à faire au quotidien : l’objet était d’exposer les enfants aux méthodes de la construction de la connaissance scientifique. Comprendre plutôt qu’apprendre. C’est aujourd’hui une fondation, La Main à la Pâte (LAMAP) avec laquelle nous collaborons.

Notre groupe de fondateurs avait commencé à réfléchir il y a quelques année sur le constat qu’au-delà des enfants très jeunes, et même de l’école en général, la compréhension de la production de connaissances scientifiques reste très faible dans nombre d’instances de décision publiques et privées. Et ce, alors qu’elles sont omniprésentes dans notre vie quotidienne : nos outils de travail et de la vie courante, les menaces et perspectives futures de notre civilisation, notre « utilisation » du monde qui nous entoure, sont par essence imprégnés de références scientifiques…Pas de discours possible sur l’énergie, le climat, la santé, les pollutions, la production agricole, les modes de vie, l’éducation, etc., sans référence à la connaissance scientifique. 

Mais la littératie des sciences sous-jacentes est très faible dans la société, hors du petit groupe de ceux qui en sont les producteurs. Et la compétence de ces derniers n’est d’ailleurs pas perçue comme essentielle à la gouvernance de nos sociétés. Un doctorat universitaire, un PhD, n’est pas une compétence identifiée pour la majorité des directions des ressources humaines. Inclassable et probablement porteur de troubles, en dehors de leurs travaux de recherche bien ciblés. 

Ça change un peu, et la crise COVID-19 n’y est pas pour rien. Les décideurs politiques, administratifs et industriels et les professionnels de tous métiers (y compris les médecins, les journalistes, les ingénieurs), découvrent le gouffre de ce déficit. Entre une production de recherche qui donne le vertige (plus de 300 000 articles scientifiques publiés sur le sujet en deux ans) et une intégration complexe de ces résultats pour une compréhension scientifique « synthétique » et opérationnelle de la nature de ce qui nous arrive…  Nous avions commencé une démarche de création de la fondation il y a 3-4 ans. La Fondation de France a accepté de nous « abriter ». La Fondation Charpak, l’esprit des sciences est née fin 2020.

En tant que chercheur épidémiologiste, quelles ont été vos principales missions durant la période de COVID-19 ?

Mon expérience de chercheur en épidémiologie est de l’histoire ancienne, même si je reste un grand utilisateur des productions de cette discipline, suffisamment méconnue pour que tout citoyen qui aligne trois chiffres en devienne un  expert qualifié ! Je leur suggèrerais volontiers de lire un petit livre, malheureusement plus édité, auquel j’avais contribué comme apprenti chercheur au début des année 80, dans l’équipe de Marcel Goldberg à la Pitié Salpêtrière : « l’épidémiologie sans peine ».  Ils auraient évité quelques contre-vérités de débutants. 

Comme membre du conseil d’administration de la Société Française de Santé Publique (SFSP), j’ai participé à l’activité d’interface entre les membres de l’association, tous praticiens ou organismes de la santé publique française et mobilisés sur la crise. J’ai aussi fait quelques contributions personnelles en début de la crise COVID pour alerter sur la gravité de ce qui nous arrivait, pas toujours clairement perçue. J’ai également beaucoup écrit sur mes réseaux sociaux.

Selon vous, que pourrait apporter un docteur en médecine à une entreprise, comment pourraient-ils collaborer (en prenant l’exemple d’un épidémiologiste ?)

Les médecins (docteurs en médecine) ont bien entendu déjà leurs compétences propres et institutionnelles dans les entreprises, pour la médecine professionnelle, dans le cadre d’une spécialité médicale bien identifiée et distincte. Mais l’épidémiologie est une discipline scientifique. Dans d’autres pays que la France, elle est souvent exercée par des professionnels venant d’autres disciplines que la médecine.

Il y a donc une confusion entre la discipline scientifique épidémiologie et la médecine. Un docteur en épidémiologie en entreprise pourrait avoir un regard très particulier, populationnel sur l’évaluation et la prospective des risques liés à l’activité de l’entreprise, risques internes mais aussi pour les utilisateurs des produits de l’entreprise et les populations voisines des site de production.


Par Léo Olivieri, journaliste web et responsable de la newsletter Back To Science chez Okay Doc.



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