Cécile Barrere : « Le géophysicien a une compréhension profonde des problématiques liées à la transition énergétique »

Cécile Barrere : « Le géophysicien a une compréhension profonde des problématiques liées à la transition énergétique »

Post Interview Cecile Barrere

Okay Doc donne la parole à des chercheurs et entrepreneurs qui font le lien entre le monde de la recherche et celui des entreprises. Retrouvez cette semaine notre entretien avec Cécile Barrere, cheffe de projet d’innovation et consultante analyste chez R2M Solution, société accélératrice d’innovation spécialisée dans les projets européens et le conseil aux entreprises dans le domaine des technologies de l’énergie et du smart building.

Lors de votre doctorat, quel était votre domaine de spécialité ? 

Initialement, mon domaine de spécialité est la géophysique, une discipline scientifique à mi-chemin entre la géologie et la physique qui vise à produire et interpréter des cartes de propriétés du sous-sol dans le but de comprendre la distribution des différentes roches qui composent le sous-sol, d’estimer la présence et la quantité de ressources ou de cartographier des risques naturels… Les applications sont multiples !

La maitrise du traitement du signal et l’intégration de différents types de données est une clef pour parvenir à asseoir une interprétation. J’ai eu la chance d’exercer cette profession dans trois environnements distincts et dans trois pays : la « Geological Survey » norvégienne à Trondheim, la compagnie de conseil « oil & gas » Beicip Franlab en région parisienne et la compagnie pétrolière CEPSA à Madrid. 

Pouvez-vous nous détailler les résultats principaux de vos recherches ?

Mes résultats de thèse m’ont permis de publier deux articles qui ont précisé la géométrie 3D et la distribution des propriétés physiques de la prolongation « offshore » des structures calédoniennes norvégiennes. Ces résultats ont ensuite participé à des modélisations thermiques qui avaient pour but la cartographie des zones favorables à la prospection pétrolière en Mer de Barents.

Géophysicienne dans l’industrie pétrolière de 2008 à 2017, j’ai pris part à de très nombreux projets d’interprétation, principalement en Afrique et en Amérique du Sud, « onshore » et « offshore ». Les ralentissements d’activité liés à la crise économique de 2014 m’ont encouragé à me lancer dans de nouveaux apprentissages et début 2018, l’économie de projet et venu compléter mon profil technique. 

Vous avez été poussée à vous tourner vers l’étranger pour effectuer votre thèse. Quelle en est la raison ?

Après avoir obtenu mon diplôme de DESS de géophysique appliquée à l’université Pierre et Marie Curie de Paris (aujourd’hui Sorbonne Université), j’ai occupé un poste d’ingénieur de recherche qui n’a pas satisfait mes attentes de jeune diplômée. J’étais jeune, je souhaitais plus de défi, de responsabilité et l’idée de continuer à explorer le vaste domaine qu’est la géophysique m’a finalement séduite.

En 2005, c’est par obligation que j’ai cherché une thèse à l’étranger car mon DESS (équivalent d’un Master 2 d’aujourd’hui) avait une coloration « ingénieur » et non « recherche » ce qui compliquait le processus de recrutement en France. À l’époque, mon DESS ne permettait pas aux recruteurs de cocher tous les mots clés et ma grande motivation et mes rêves de doctorat ne pesaient pas lourd dans la discussion…

Finalement, ce fut la chance de ma vie ! Poussée vers l’étranger, je suis montée dans mon premier avion pour me rendre à un entretien au Trinity College de Dublin. Expérience marquante ! J’ai décroché le poste mais je cherchais toujours LE sujet de thèse qui me ferait vraiment vibrer… J’ai fini par le voir apparaitre sur le site www.Earthworks.com…

Le projet consistait à intégrer de nombreux jeux de données géophysiques et géologiques, il y avait des collaborations industrielles, des modélisations 3D pour rechercher la prolongation sous-marine de montagnes dans une région proche du pôle Nord… Tout m’a semblé absolument parfait ! Mais Trondheim… où est-ce ? Quels types d’organisation sont NTNU et NGU ?

Mon dossier a été sélectionné, j’ai reçu des appels téléphoniques auxquels je suis parvenu à répondre avec mon anglais approximatif de l’époque puis j’ai acheté un aller simple pour ce pays et cette ville que je ne connaissais que par google images. L’aventure appelait, et elle n’a pas été décevante !

Qu’en avez-vous retiré comme expérience ?

Mon expérience a été extraordinaire. Deuxième voyage à l’étranger, première expatriation de 3 ans… L’université NTNU et le NGU m’ont fait baigner dans un environnement international que j’ai tout de suite profondément apprécié. La diversité des spécialités scientifiques, le mélange de cultures nourrissent un kaléidoscope de personnalités et de façon d’approcher les questions scientifiques.

J’ai découvert à la fois l’autonomie et le travail en équipe, la rigueur scientifique que demande l’exercice de repousser les limites du connu. J’ai aussi découvert le management horizontal et j’ai retenu cette petite phrase de mon chef d’équipe du NGU « there is always room for improvement ! ». Ces trois années ont profondément modelé la personne et la professionnelle que je suis aujourd’hui.

En Norvège j’ai aussi beaucoup apprécié la proximité entre l’université (NTNU) et le monde professionnel. Je respecte beaucoup la recherche fondamentale mais, pour la plupart des doctorants, l’insertion professionnelle se fera en dehors des murs de l’université, c’est pourquoi il est primordial pour l’université de créer et nourrir des liens avec le monde de l’entreprise. À l’échelle de mon projet, l’étroite collaboration avec Statoil (aujourd’hui Equinor) qui suivait l’évolution de mes résultats a été une grande motivation et a transformé mon doctorat en véritable expérience professionnelle. 

Quelles différences notez-vous entre la France et l’étranger dans votre domaine de recherche ?

En France comme à l’étranger il y a peu d’organisations où pratiquer la discipline. La géophysique reste une branche niche des geosciences. Je simplifie un peu mais quand on est géophysicien ou géophysicienne on peut décider de travailler dans trois domaines qui sont la recherche, l’environnement ou le « oil & gas ». Ces 3 domaines offrent des opportunités de carrières et un quotidien très différent dont on ne mesure pas réellement la portée quand on étudie à l’université.

Beaucoup d’ingénieurs et de docteurs prospectent rapidement à l’échelle de l’Europe et du monde. Après mon doctorat, je suis revenu travailler en France. Lors des processus de recrutement et à l’heure de négocier mon premier salaire, on m’a dit qu’on ne me reconnaissait aucune expérience professionnelle. Le PhD étant perçu comme une formation, j’ai dû supporter ce genre de petite phrase : « oui, bon, ce doctorat vous l’avez fait pour vous« . J’étais révolté par ce traitement, je le suis toujours.

Être embauchée au même salaire que de jeunes émoulus du Master ou de l’école d’ingénieur quand on a 3 ans de travail acharnés d’intégration et d’interprétation de données, qu’on a publié des articles scientifiques en anglais dans des journaux reconnus et qu’on a des compétences supplémentaires qui seront immédiatement utilisées par l’entreprise me laisse un gout amer. Pour améliorer mes conditions de rémunération j’ai choisi de me ré-expatrier 3 ans et demi plus tard, en Espagne cette fois-ci. 

Comment voyez-vous la coopération entre recherche et entreprises actuellement ?

Je suis une fervente défenseure de la coopération entre la recherche et l’entreprise. Même quand on l’exerce dans l’industrie, la discipline impose de rester connecter au monde de la recherche, on lit beaucoup d’articles récents, les techniques et les logiciels évoluent en permanence, on se doit de rester à la pointe si on veut être compétitif. Je trouve que dans cette discipline les deux mondes évoluent de concert et s’épaulent, l’industrie du ‘oil & gas’ finançant en partie pas mal de projets de recherche.

Néanmoins, depuis la crise économique de 2014, dans les entreprises les docteurs en géophysique se battent pour maintenir leur spécialité qui demande de hauts niveaux d’investissement. On voit beaucoup de docteurs en géophysique quitter la discipline et se reconvertir dans tout autre chose faute de possible vase communicant entre l’industrie et la recherche qui n’ouvre des postes qu’au compte-goutte. J’assiste impuissante à ce gâchis de compétences, compétences de premières importances dans cette période de transition énergétique mais mal connues du grand public. 

Selon vous quelle valeur ajoutée pourrait apporter un docteur en géophysique aux entreprises intéressées ?

Très peu de personnes ont conscience de l’étendu des compétences du docteur en géophysique et c’est aux docteurs de savoir les mettre en avant pour faire oublier la barbarie de ce nom, « géophysique », qui évoque plus l’astronomie qu’autre chose aux oreilles du profane.

Un géophysicien est un docteur en sciences de la terre qui a une compréhension profonde des problématiques liées à la transition énergétique, il comprend leur nature et leur interdépendance. Capable d’analyser un grand nombre de type de données, de faire du traitement du signal, de la quantification de risque et d’impact, souvent de la programmation. Il est rompu à l’exercice du travail en équipe et tire le meilleur de l’interdisciplinarité.

En prime il est pour sur bilinguiste, voir trilinguiste ou davantage ! Le docteur en géophysique est un couteau suisse à intégrer à toutes les entreprises qui veulent apporter des solutions innovantes aux défis de notre siècle, l’essayer c’est l’adopter !


Par Léo Olivieri, journaliste web et responsable de la newsletter Back To Science chez Okay Doc.


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