Sur toute la France
+33602060160
contact@okaydoc.fr

Doctorat ou PhD : pourquoi la France gagnerait (pour une fois) à s’inspirer du système américain

Doctorat ou PhD : pourquoi la France gagnerait (pour une fois) à s’inspirer du système américain

Très prisés aux Etats-Unis, les titulaires d’un doctorat (PhD en anglais) séduisent de plus en plus les entreprises pour leur expertise. Dans ce nouvel article Okay Doc donne la parole à l’un ses docteurs et experts, Arnaud Cottet, qui a fait sa thèse aux Etats-Unis pour nous apporter son éclairage sur la différence entre ce qui se passe pour les doctorants en France et de l’autre côté de l’Atlantique.

Le PhD à l’américaine est méconnu en France

En 2015, je faisais partie des organisateurs de la JCFD, la Journée nationale de la Communauté Française des Docteurs. Par docteurs, on entend les titulaires d’un doctorat. Cette communauté a pour but de créer de la visibilité pour le doctorat français, de permettre aux docteurs de se rassembler et d’améliorer le développement de leur réseau. La journée nationale permet d’avoir une réflexion collective sur ce que représente le doctorat en France et sur les blocages actuels à la reconnaissance des docteurs et à leur employabilité.

En effet, parmi cette équipe bénévole d’organisateurs, j’étais le seul à avoir un PhD américain. En écoutant les autres organisateurs, j’étais effaré par le peu de reconnaissance du doctorat en France et par la difficulté qu’ils avaient à trouver un emploi. Une différence avec les USA ou même nos voisins allemands où les gens vous appellent par votre titre, une forme de reconnaissance du diplôme. 

En Allemagne vous ne pouvez pas accéder à certains postes à responsabilité dans une grande entreprise si vous n’êtes pas docteur et plusieurs de mes amis Coréens revenaient aux pays, leur PhD en poche, pour gérer de grosses équipes de recherche. Cela peut faire rêver bien des chercheurs français.

Qu’est-ce qui peut bien faire la différence entre un PhD américain et un doctorat français ?

Une première différence vient que le doctorat français est le plus haut diplôme de l’enseignement supérieur. Il est le couronnement de longues années d’études et ce de façon continue alors que les doctorants américains sont souvent passés plusieurs fois par la case entreprise après un bachelor (entre Licence et Master) et un Master avant d’envisager un doctorat. Ces passages par l’industrie permettent non seulement d’avoir une vision plus « industrielle » de la recherche mais surtout de se développer un réseau professionnel qui est sans commune mesure avec celui d’un doctorant français. 

Une deuxième différence vient du parcours même pour obtenir son PhD. Comme en France, les futurs doctorants sont sélectionnés sur dossier, il faut ensuite passer par trois étapes :

  1. Le « qualifying exam » qui intervient souvent à la fin de la première année, permet d’évaluer dans quelle mesure chaque candidat au doctorat maîtrise les bases scientifiques du domaine et spécialisation de son département. Chaque « qualifying exam » est propre au département de l’université. Cela peut être des exercices que le candidat doit résoudre à l’écrit et/ou à l’oral, ou une ou plusieurs dissertations à écrire en un temps limité sur un sujet précis.  En général, on a droit à deux essais pour réussir cet examen. Si on échoue à la deuxième tentative, le doctorat s’arrête mais on peut continuer les cours jusqu’à l’obtention d’un Master of Science. Le « qualifying exam » est un examen difficile et il n’est pas rare de voir un taux de succès de seulement 10-20%. Un tel examen met les étudiants à rude épreuve mais permet de sélectionner les meilleurs. 
  2. La deuxième étape est le « preliminary exam » qui est une proposition de thèse et la présentation des premiers résultats devant un comité restreint.
  3. La dernière étape est le « final oral exam » qui est l’équivalent de la présentation des résultats de sa thèse à un jurée élargi.

Une troisième différence est qu’il faut valider un certain nombre de crédits pour obtenir le PhD américain. On peut ainsi prendre des unités d’enseignements qui aideront à la réalisation de son sujet de thèse ou permettront d’acquérir des « soft skills » ou des notions de finances ou marketing du programme de MBA. Certaines universités américaines permettent d’ailleurs d’obtenir un double diplôme, PhD et MBA. Le temps pour compléter ce double diplôme est bien sur beaucoup plus long qu’un PhD normal mais offre de très belles perspectives de carrière. Certaines universités proposent des programmes transdisciplinaires comme le programme TI: GER qui permet de préparer les étudiants à des carrières dans l’innovation technologique. Ce programme permet aux étudiants du programme de MBA TI: GER® de Georgia Tech de travailler avec leurs homologues inscris en doctorat et en MS dans les départements des sciences pour l’ingénieur et informatique et des étudiants de la faculté de droit de l’Université Emory. Les étudiants ont pour objectif de transformer des résultats de recherche en innovations technologiques. En combinant une approche à la fois scientifique, juridique et commercial, on améliore le succès de cette transformation. Les équipes d’étudiants doivent suivre un cursus multidisciplinaire. Ils sont accompagnés et coachés par un vaste réseau de mentors de l’industrie, comprenant plus de 600 anciens (Alumni) du programme TI: GER, et d’autres experts travaillant sur des projets d’innovation technologique.

Une quatrième différence est que les doctorants américains peuvent faire du consulting pendant leur thèse en particulier en deuxième et troisième année. Ils peuvent passer un à deux mois dans une entreprise le plus souvent en été. C’est le « PhD summer internship » qui leur permet de mettre en avant leurs expertises pointues afin d’aboutir à de nouveaux sujets de R&D ou des ruptures technologiques, de faire émerger de nouvelles compétences, et de créer ou d’améliorer des produits ou services. Les « stages » sont très bien rémunérés, autours de $5000-$6000 voir plus dans les Deep Tech. Il est dommage que ce genre de stage n’existe pas en France. Cela permettrait à nos jeunes chercheurs d’être confrontés au monde de l’entreprise, d’apporter un plus à l’entreprise en particulier les PME et de voir leurs compétences reconnues. 

Une cinquième différence est que beaucoup de doctorants aux Etats-Unis ne veulent pas continuer dans une institution publique et se tournent vers le privé. J’avais pris des cours de MBA et sur la cinquantaine de doctorants présents, seulement deux envisageaient une carrière dans l’enseignement et la recherche publique alors que c’est le principal débouché qu’envisage les doctorants français.

Une sixième différence aux Etats-Unis est la remise des diplômes qui vous fait passer du statut d’étudiant au rang d’alumni (anciens élèves) en faisant tourner le « tassel » (pompon) situé sur la « mortarboard » (la toque) d’un coté à l’autre. L’étudiant porte le « cap and gown » (toge et chapeau) ainsi qu’un « hood » (capuche) aux couleurs de l’université et du département. C’est un moment qui reste à jamais gravé dans votre mémoire et qui renforce votre appartenance à une université et un département. Ce type de cérémonie est encore trop peu répandu en France. On la trouve à la Sorbonne. Le réseau des anciens est très puissant aux Etats Unis. Il facilite les mises en relation, la recherche d’emploi ou le développement des affaires. A part dans certaines grandes écoles d’ingénieurs ou de commerce, il est pratiquement inexistant dans les universités françaises. 

Une septième différence et pas des moindres est que le doctorat est perçu aux Etats Unis comme une expérience professionnelle à tel point que la question est posée outre atlantique de permettre au doctorant de cotiser pour sa retraite pendant sa thèse. Le doctorat, ce n’est pas seulement de la recherche, c’est être chef de projet de longue durée. On apprend à gérer un budget, à se fixer des objectifs, à marketer ses résultats, à convaincre ses pairs, à collaborer avec d’autres équipes, à trouver des financements, à être créatif et innovant, à maitriser des outils pointus. Cependant les salaires d’embauche médian en France pour un jeune docteur, environ 25200€ sont dérisoires par rapport à celui d’un jeune PhD américain, environ $80000 en moyenne voir plus de $100,000 pour certains secteurs de la Deep Tech. Il est tout bonnement incompréhensible qu’il soit inférieur à celui d’un jeune ingénieur en France.

Quels enseignements pour la France ?

Si on regarde le taux de chômage en France des jeunes docteurs, il est d’environ 9% contre 3% pour l’OCDE. Une des raisons et souvent le sous-investissement en R&D du privé et surtout la préférence donnée aux ingénieurs pour la recherche ! Je suis ingénieur également et un ingénieur n’est pas un chercheur, il n’a pas été formé pour cela. Comme le disait mon professeur de physique en école préparatoire et au risque de me mettre à dos les écoles d’ingénieurs, un ingénieur est un « super bricoleur ». Il essaie une solution et si elle marche c’est très bien sinon il en essaie une autre. 

Il faut que nos doctorants aient une meilleure connaissance de l’entreprise et les thèses CIFRE, que nous envient nos voisins d’outre Rhin, vont dans ce sens. Le fait qu’une thèse Cifre soit éligible au crédit d’impôt recherche (CIR) a certainement renforcé son intérêt aux yeux des industriels. Elle contribue à l’emploi des docteurs dans les entreprises que ce soient des grands groupes, PME ou start-ups puisque 2/3 des docteurs Cifre intègrent le secteur privé.  D’après le rapport de l’ANRT de 2016, le Cifre est la première collaboration avec la recherche publique pour 22 % des entreprises. Il faut se réjouir que ce sont 350 entreprises essentiellement composées de PME qui découvrent la recherche publique pour la première fois. Réciproquement, ces thèses Cifre permettent de connaître le besoin des entreprises en termes d’innovation et de R&D. Les Cifres ne représentent que 10% des thèses

Cependant les entreprises françaises restent globalement fermées au doctorat, comparativement à leurs homologues américaines ou allemandes. C’est même une situation très préoccupante car il y a une baisse de l’attractivité du doctorant en France aussi bien pour les étudiants français que les étudiants étrangers. Depuis 2010, il y’a – 12% d’inscrits depuis 2010 en 1ère année de thèse. Il en va de l’avenir de notre compétitivité et notre capacité à innover.

En France, le doctorat est un système à bout de souffle qu’il faut impérativement réformer. Il faudrait qu’il n’y ait en Europe l’équivalent des SBIR et STTIR américains afin de renforcer ce lien entre la recherche publique et l’entreprise. Beaucoup de sujets de thèses aux Etats Unis sont basés sur des problèmes ou verrous technologiques à lever. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ces verrous nécessitent aussi bien de la recherche fondamentale qu’appliquée.

L’innovation n’a pas seulement un but économique. Le réchauffement climatique, l’accroissement exponentiel de la population mondiale, la raréfaction des ressources de notre planète, la pollution grandissante depuis la révolution industrielle, les microbes et virus préhistoriques libérés des glaces font qu’innover est inévitable pour la survie de notre planète et le doctorat peut y contribuer fortement.

Dr. Arnaud Cottet – expert Okay Doc (Disruptive Innovation – Business Development – Deep Tech – Digital Transformation)

A propos de Okay Doc

Face à l’intensification de la concurrence internationale pour les meilleurs talents et à la difficulté pour les entreprises d’identifier les chercheurs, Okay Doc est devenu le premier cabinet de conseil et de recherche dédié à la transformation des organisations à partir de l’expertise des chercheurs sensibilisés aux problématiques des entreprises dans différents domaines : des sciences humaines aux mathématiques en passant par l’informatique, les sciences de la vie, de la nature, de l’environnement ou de l’ingénierie. Notre expérience nous permet d’offrir un service clé en main : sourcer, sélectionner et coordonner les chercheurs dans différentes disciplines pour réaliser un état des lieux de vos problématiques et les résoudre en s’appuyant sur l’expérience et des méthodologies universitaires innovantes.


4 Responses

  1. Bensoussan says:

    Merci pour cet article.

    Je suis un industriel dans le monde de la rééducation.

    J’ai développé un dispositif entre autres qui aident des personnes à marcher de nouveau et ou à soigner des problèmes de dos sévères.

    J’ai donc donc cumulé une expertise dans mon domaine d’activité. J’ai un assistant recherche. J’envisage de prendre un doctorant à l’aide d’un programme CIFRE.

    J’ai aussi envisagé de faire une thèse en rapport à mes travaux mais c’est très difficile pour un professionnel surtout avec un parcours atypique.

    J’aimerais échanger avec vous, je suis actuellement à Orlando.

    Au plaisir d’échanger…
    Cordialement,
    Christophe

  2. David says:

    Bonjour et merci votre article,

    Comme régulièrement quand on compare le doctorat à l’américaine (Ph.D.) et celui à la française, je suis surpis par certains mythes et mécomréhension qui circulent. Je parlerais des doctorat en Sciences car la donne peut-être différente dans d’autres disciplines.

    Les principale différences entre les version Américaines et Françaises sont :
    – Aux USA le recrutement peut se faire après le Bachelor alors qu’en France il faut nécessairement un Master.
    – La durée en France est fixée à 3 ans environ (durée d’un contrat doctorat) alors qu’elle n’est pas limitée au US.
    – L’organisation des Labos et de la recherche est très différente. Cela fonctionne par Professeur qui dispose de son équipe, souvent une dizaine de doctorant et post-doc. L’encadrement est pratiquement nul de la part du professeur.
    – Enfin, les systèmes US et Français sont extrêmements différents avec notamment la présence des Grandes Ecoles qui concurrencent le doctorat. C’est une différence de système et non pas de formation.

    Ces points expliquent beaucoup des différences que vous exposez :

    2 : Comme vous le dites vous-même, le QE se fait avant le grade de Master. En France, le Master obligatoire garanti théoriquement la qualité du quandidat et les bases techniques. D’autre part, beaucoup d’université/écoles ont désormais un jury de fin de première année.

    3 : En France aussi il faut valider certains cours. Par contre, comme il faut un grade de Master, les cours sont différents. J’ai vu à Singapour des “Ph.D. candidates” de 19 ans qui avaient à peine des bases de physique. Bien sur qu’ils doivent valider des crédits. Ensuite, la durée du doctorat Français de 3 ans rend compliqué les doubles diplômes MBA. En 3 ans, faire un projet de recherche et passer un MBA, c’est difficile… Cela dit, certaines université le proposent (Sorbonne Univ./collège des ingénieurs par exemple)

    4 : En France, avant de faire un doctorat, vous avez obtenu un Master, donc effectué un stage de Master (6 mois) qui peut se faire en Entreprise. 1/2 mois de stage, c’est ridicule. Avant d’arrivez en doctorat, j’avais 18 mois d’expérience en entreprise (Césure + stage).

    5 : En science, 50% environ des docteurs s’oriente vers le privé et ce chiffre est plutôt en augmentation. C’est certes moins qu’aux US, mais dire que c’est le principal débouché est l’académique est exagéré.

    6 : En école il y a aussi une rémise des diplômes… bon… c’est l’occasion de faire la fête… c’est sympa… certes… Ça ne change pas un diplôme
    Le réseau est important en revanche, mais à nouveau, ce n’est pas un problème de diplôme mais plutôt de système . Les écoles d’ingénieur, par exemple, valorisent cette culture du réseau, y compris chez leurs docteurs.

    7 : Un contrat doctoral est un CDD. Selon la lois, vous êtes salarié avant d’être étudiant. C’est donc une expérience professionnelle. D’autre part, en tant que salarié, vous cotisez pour votre retraire, votre sécu, etc… Les US sont donc en retard de ce côté là si ce que vous dites est vrai.
    Ensuite, la comparaison de salaires entre sortie de doctorat en France avec des salaires Deep Tech aux US n’ont aucun sens. Si on compare ce qui est comparable, le salaire de sortie de doctorat en science est proche de celui des écoles d’ingénieur, donc tout à fait dans les barêmes. Si on compare aux US les salaires sont souvent 2-3 fois supérieurs à ceux de France à poste égal. Mais le systèmes est très différent avec des assurances santé payantes, des frais de scolarisation aussi, où les loyers sont très important (DeepTech = souvent Silicon Valley avec les loyers qui vont avec). Bref, comparons ce qui est comparable.

    Vous comparez deux diplômes équivalents mais dans des systèmes très différents.

    Un facteur très important dont vous n’avez pas parlé est la nature des candidats. En France, les élèves qui s’orientent vers le doctorat ont souvent une appétence pour la recherche académique car, comme vous l’avez dit, un doctorat n’est pas indispensable pour accéder à des postes à haute responsabilité dans le privé. Cela change aussi beaucoup les choses.

    Est-ce un problème? Je ne suis pas sur. Les ingénieurs et docteurs Français sont extrêmement appréciés à l’étranger car la formation est, in fine, très bonne. La qualité, l’encadrement et le contenu sont bons. C’est finalement le plus important à mon sens.

    Bien cordialement

  3. Dombak says:

    Article très intéressant .

  4. Angeline KANSE says:

    Vraiment, grand merci pour cet article.
    Au Cameroun, les choses sont encore beaucoup plus différentes. Beaucoup de chemin reste à faire !

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.